Kant : Est-il moral de réclamer vengeance ?

Tout acte qui porte atteinte au droit d’un homme mérite un châtiment à la faveur duquel le crime est vengé dans la personne de celui qui l’a accompli. Or le châtiment n’est pas un acte relevant de l’autorité privée de l’offensé, mais c’est un acte d’une cour de justice distincte de lui ; et si nous considérons les hommes dans un état juridique, mais qui soit établi selon les seules lois de la raison, personne n’a le droit d’infliger des châtiments, ni de venger une offense subie par des hommes, si ce n’est celui qui est aussi le suprême législateur moral, et seul lui (c’est-à-dire Dieu) peut dire : “La vengeance m’appartient ; c’est moi qui ferait payer.”
C’est donc un devoir de vertu, non seulement même de ne pas faire de la haine, par simple vengeance, une réponse à l’hostilité des autres, mais encore de ne pas faire appel pour se venger au juge du monde – en partie parce que l’homme a accumulé sur lui assez de fautes dont il est responsable pour avoir lui-même fortement besoin d’être pardonné, en partie et avant tout parce qu’aucun châtiment, émanant de qui que ce soit, ne doit être infligé par haine. Raison pour laquelle le pardon est un devoir de l’homme.
KANT, Métaphysique des moeurs. Doctrine de la vertu (1797), I, II, §36, pp.330-331

Kant : Ma conscience morale m’autorise-t-elle à faire tout ce que je veux ?

Tout homme a une conscience morale et se trouve observé, menacé et, en général, tenu en respect par un juge intérieur, et cette puissance qui, en lui, veille sur les lois n’est pas quelque chose qu’il se forge lui-même, mais elle est incorporée dans son être. Elle le suit comme son ombre s’il songe à lui échapper. Il peut certes par des plaisirs et des distractions se rendre insensible ou s’endormir, mais il ne peut éviter par la suite de revenir à soi-même ou de se réveiller dès qu’il perçoit la voix terrible de cette conscience. Au demeurant peut-il en arriver à l’extrême infamie où il ne se préoccupe plus du tout de cette voix, mais il ne peut du moins éviter de l’entendre.
Cette originaire disposition intellectuelle et morale qu’on appelle conscience possède en elle-même cette particularité que, bien que ne soit en jeu dans cette affaire que le rapport de l’homme avec lui-même, il se voit pourtant forcé par sa raison d’agir comme sur l’ordre d’une autre personne. Car il s’agit ici de conduire une cause judiciaire devant un tribunal. Mais considérer celui qui est accusé par sa conscience comme ne faisant qu’une seule et même personne avec le juge, c’est se forger une représentation absurde d’une cour de justice, dans la mesure où, dans ce cas, l’accusateur perdrait toujours. De là vient que, si elle ne doit pas entrer en contradiction avec elle-même, la conscience morale de l’homme doit nécessairement concevoir, comme juge de ses actions, un autre qu’elle-même.
KANT, Métaphysique des moeurs. Doctrine de la vertu (1797), I, I, §13, pp.295-296

Kant / Constant : Avons-nous toujours le devoir de dire la vérité ?

Le principe moral, par exemple, que dire la vérité est un devoir, s’il était pris d’une manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences très directes qu’a tirées de ce principe un philosophe allemand, qui va jusqu’à prétendre qu’envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas  réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime. (…)

Je prends pour exemple le principe moral que je viens de citer, que dire la vérité est un devoir. Ce principe isolé est inapplicable. Il détruirait la société. Mais, si vous le rejetez, la société n’en sera pas moins détruite, car toutes les bases de la morale seront renversées. Il faut donc chercher le moyen d’application, et pour cet effet, il faut, comme nous venons de le dire, définir le principe. Dire la vérité est un devoir. Qu’est-ce qu’un devoir? L’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui.

Voilà, ce me semble, le principe devenu applicable. En le définissant, nous avons découvert le lien qui l’unissait à un autre principe, et la réunion de ces deux principes nous a fourni la solution de la difficulté qui nous arrêtait.

Benjamin CONSTANT, Des réactions politiques (1796), VIII


La véracité dans les déclarations que l’on ne peut éviter est le devoir formel de l’homme envers chacun, quelque grave inconvénient qu’il puisse en résulter pour lui ou pour un autre ; et quoique, en y en altérant la vérité, je ne commette pas d’injustice envers celui qui me force injustement à les faire, j’en commets cependant une en général dans la plus importante partie du devoir par une semblable altération, et dès lors celle-ci mérite bien le nom de mensonge. En effet, je fais en sorte, autant qu’il est en moi, que les déclarations ne trouvent en général aucune créance, et que par conséquent aussi tous les droits, qui sont fondés sur des contrats, s’évanouissent et perdent leur force, ce qui est une injustice faite à l’humanité en général.

Le mensonge bien intentionné, dont il est ici question, peut d’ailleurs, par un effet du hasard, devenir punissable aux yeux des lois civiles. Avez-vous arrêté par un mensonge quelqu’un qui méditait alors un meurtre, vous êtes juridiquement responsable de toutes les conséquences qui pourraient en résulter ; mais êtes-vous resté dans la stricte vérité, la justice publique ne saurait s’en prendre à vous, quelles que puissent être les conséquences imprévues qui en résultent. Il est possible qu’après avoir loyalement répondu oui au meurtrier qui vous demandait si son ennemi était dans la maison, que celui-ci en sorte inaperçu et échappe ainsi aux mains de l’assassin, de telle sorte que le crime n’ait pas lieu ; mais, si vous avez menti en disant qu’il n’était pas à la maison et qu’étant réellement sorti (à votre insu), il soit rencontré par le meurtrier, qui commette son crime sur lui, alors vous pouvez être justement accusé d’avoir causé sa mort. En effet, si vous aviez dit la vérité, comme vous la saviez, peut-être le meurtrier, en cherchant son ennemi dans la maison, eût-il été saisi par des voisins accourus à temps, et le crime n’aurait-il pas eu lieu. Celui donc qui ment, quelque généreuse que puisse être son intention, doit, même devant le tribunal civil, encourir la responsabilité de son mensonge et porter la peine des conséquences, si imprévues qu’elles puissent être. C’est que la véracité est un devoir qui doit être regardé comme la base de tous les devoirs fondés sur un contrat, et que, si l’on admet la moindre exception dans la loi de ces devoirs, on la rend chancelante et inutile.

KANT, “D’un prétendu droit de mentir par humanité” (1797)

Kant : Mentir, est-ce porter atteinte aux autres ou à soi-même ?

La plus grande atteinte portée au devoir de l’homme envers lui-même considéré uniquement comme être moral, c’est le contraire de la véracité : le mensonge. (…)
Le mensonge est l’oubli et pour ainsi dire l’anéantissement de sa dignité d’homme. Un homme qui ne croit pas lui-même ce qu’il dit à un autre a encore moins de valeur que s’il était une simple chose ; car de la propriété que possède cette dernière de pouvoir servir à quelque chose, un autre homme peut en tout cas faire quelque usage, parce que cette chose est une réalité et constitue un donné : en revanche, la communication de ses idées par l’intermédiaire de mots qui contiennent (intentionnellement) le contraire de ce qu’a par là en tête celui qui parle, c’est une fin directement opposée à la finalité naturelle de communiquer ses pensées, par conséquent un renoncement à sa personnalité. (…)
Le mensonge n’a même pas besoin d’être préjudiciable à autrui pour être déclaré répréhensible ; car si tel était le cas, il serait violation du droit d’autrui. La cause peut aussi en être simplement la légéreté, voire la bonté de coeur, et même on peut viser à travers le mensonge un fin réellement bonne : pourtant, l’attitude qui consiste à s’y abandonner constitue, par sa simple forme, un crime de l’homme envers sa propre personne et une indignité qui ne peut que rendre l’individu méprisable à ses propres yeux.
KANT, Métaphysique des moeurs. Doctrine de la vertu (1797), I, I, §9, pp.283-285

Dostoievski : Si Dieu existe, comment le mal est-il possible ?

Le Caravage, Le sacrifice d’Isaac (1603) Pourquoi Dieu a-t-il demandé à Abraham de sacrifier son fils ?

Pendant qu’il est encore temps, je me hâte de me défendre, c’est pourquoi je repousse résolument l’harmonie supérieure. Elle ne vaut pas une seule petite larme de ce petit enfant tourmenté qui se frappait la poitrine de son petit poing et priait le « bon Dieu » dans son trou puant ! Elle ne vaut pas ces petites larmes qui sont restées sans rachat et qui doivent être rachetées, sinon il n’y a pas d’harmonie possible. Mais comment les rachèteras-tu ? Est-ce vraiment possible ? Veux-tu dire qu’elles seront vengées ? Mais que ferai-je de cette vengeance, moi, quel besoin ai-je de l’enfer pour les bourreaux, quelle réparation l’enfer peut-il offrir quand les victimes sont déjà mortes dans les souffrances ? Et comment parler d’harmonie s’il existe un enfer ? Je veux pardonner et embrasser, je ne veux plus de souffrances. Et si les souffrances des enfants servent à compléter la somme des souffrances nécessitées par l’achat de la vérité, alors j’affirme d’ores et déjà que la vérité ne vaut pas ce prix. Et puis je ne veux pas, tout simplement, que la mère embrasse le bourreau qui fit déchirer son enfant par les chiens ! Elle n’a pas le droit de pardonner !

DOSTOIEVSKI, Les Frères Karamazov (1880) 2ème partie, livre V, chapitre IV