Gustave Le Bon : La foule est-elle meilleure que l’individu ?

Les foules ne sauraient accomplir d’actes exigeant une intelligence élevée. Les décisions d’intérêt général prises par une assemblée d’hommes distingués, mais de spécialités différentes, ne sont pas sensiblement supérieures aux décisions que prendrait une réunion d’imbéciles. Ils peuvent seulement associer en effet ces qualités médiocres que tout le monde possède. Les foules accumulent non l’intelligence mais la médiocrité. (…)

La première [cause] est que l’individu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un sentiment de puissance invincible lui permettant de céder à des instincts, que, seul, il eût forcément refrénés. Il y cédera d’autant plus volontiers que, la foule étant anonyme, et par conséquent irresponsable, le sentiment de la responsabilité, qui retient toujours les individus, disparaît entièrement.

Une seconde cause, la contagion mentale, intervient également pour déterminer chez les foules la manifestation de caractères spéciaux et en même temps leur orientation. (…) Chez une foule, tout sentiment, tout acte est contagieux, et contagieux à ce point que l’individu sacrifie très facilement son intérêt personnel à l’intérêt collectif. C’est là une aptitude contraire à sa nature, et dont l’homme ne devient guère capable que lorsqu’il fait partie d’une foule. (…)

Donc, évanouissement de la personnalité consciente, prédominance de la personnalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de contagion des sentiments et des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en acte les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l’individu en foule. Il n’est plus lui-même, mais un automate que sa volonté est devenue impuissante à guider.

Par le fait seul qu’il fait partie d’une foule, l’homme descend donc plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation. Isolé, c’était peut-être un individu cultivé, en foule c’est un instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs.

Gustave LE BON, Psychologie des foules (1895), I, 1, pp.148-150

L’individu préfère-t-il se distinguer ou se conformer au groupe ?

Le collectif Exactitudes mené par Versluis et Uyttenbroek a pour objectif de

“fournir un enregistrement quasiment scientifique, anthropologique, des tentatives des gens pour se distinguer des autres en assumant une identité de groupe”.

  • Cette uniformisation des styles est-elle volontaire ou non ?
  • De qui chacun cherche-t-il exactement à se distinguer ? A qui exactement finit-il par ressembler ?

Pour approfondir :

L’individu peut-il s’opposer au groupe ?

L’expérience de Solomon Asch (1951) a pour but de mesurer les effets de la pression du groupe sur les croyances et opinions d’un individu.

  • Sur cent personnes, combien se soumettent à l’influence du groupe ?
  • Que se passe-t-il quand un individu résiste à l’influence du groupe ?
  • Deux individus peuvent-ils résister à l’influence d’un groupe majoritaire ?

Aristote : La multitude est-elle plus intelligente que l’individu ?

Il est possible que de nombreux individus, dont aucun homme n’est vertueux, quand ils s’assemblent soient meilleurs que ceux qui sont meilleurs mais peu nombreux, non pas individuellement, mais collectivement, comme les repas collectifs sont meilleurs que ceux qui sont organisés aux frais d’une seule personne. Au sein d’un grand nombre, en effet, chacun possède une part d’excellence et de prudence, et quand les gens se sont mis ensemble de même que cela donne une sorte d’homme unique aux multiples pieds, aux multiples mains et avec beaucoup d’organes des sens, de même en est-il aussi pour les qualités morales et intellectuelles. C’est aussi pourquoi la multitude est meilleur juge en ce qui concerne les arts et les artistes : en effet, les uns jugent une partie, les autres une autre, et tous jugent le tout.

ARISTOTE, Politiques, 1281b

  • Selon Aristote, comment peut-on passer d’individus non vertueux à une multitude vertueuse ?
  • Quel type de relation s’instaure entre les individus lorsqu’ils sont rassemblés ?
  • Dans quels cas réels trouve-t-on ce type de fonctionnement optimiste ? Est-ce toujours vrai ?